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Ji Gong le moine fou

Mis à jour : 4 mai 2019

« fou de joie » disait son abbé

Ji Gong 济公 jì gōng

Ji Gong aurait vécu au XIIème siècle [1133 - 1209] ; moine pouilleux, hirsute et grossier, provocateur, exhibitionniste, il s’adonnait sans mesure à la boisson et cuvait son vin dans les bordels de Hangzhou mais nul ne lui en tenait rigueur. Considéré comme « Éveillé vivant » dont l’influence est encore grande aujourd’hui en Chine, son image sert d’emblème aux contestataires.


Liu Xiu Yuan, le futur Ji Gong, fils d’un haut fonctionnaire à la retraite, est reconnu dès sa naissance par un abbé du temple de la Pureté Nationale (Guo Qing Si) comme l’incarnation d’un saint bouddhique. Précocement attiré par les choses de la religion, il reçoit l’ordination au monastère du Mystère Spirituel (Ling Yn Si) sous le nom de Dai Ji, qui signifie Bonsecours de la Voie. Son directeur de conscience, le vénérable Sanctuaire de Myopie, l’amène à l’éveil au cours d’une épique séance de méditation. Dès lors, Ji Gong dissimule son illumination sous les traits d’une apparente folie, perturbant la paisible et bovine existence des bonzes. Expulsé en douceur de la communauté par le nouvel abbé réfractaire à ses frasques, Ji Gong trouve refuge au temple de la Pure Compassion (Jing Ci Si), où il passe le reste de ses jours, partageant sa vie entre dérives éthyliques et farniente.


Ivrogne, pouilleux, grossier, carnivore, mauvais coucheur, Ji Gong bafoue avec vigueur et constance les règles monastiques, la chasteté exceptée. Imperméable aux Saintes Écritures, il chante des refrains montagnards durant les offices. Il dort dans le caniveau aux aurores avinées, vomit sur son disciple, se soulage dans les jarres de sauce et défèque sur la tête des colporteurs. De retour au temple après trois jours d’errance et d’alcool, il avoue candidement à l’année qu’il est allé cuver son vin au bordel.


L’allure de Ji Gong répond à son mode de vie vagabond. Un poème le décrit comme hirsute, la face souillée, le regard noyé d’alcool, ayant l’air d’un fou ou d’un imbécile, portant des sandales en piteux état et une défroque de moine pleine de trous. Comme ses sous-vêtements étaient succincts, et qu’il faisait souvent des cabrioles, il avait « tout à l’air ».


Mais la crasse, l’extrême pauvreté, la folie, l’ivrognerie, la paresse, cachent un incomparable trésor, celui de l’Éveil. Car Ji Gong est un Bouddha, un être détaché de toutes les contingences et qui n’a peur de rien. Fils de bonne famille, il abandonne sa fortune à son cousin d’un simple claquement de doigts. Devenu moine, il laisse aux bonzes toutes les richesses que lui lègue son maître, s’amusant de la cupidité des vertueux contempteurs de sa folie. Il n’a pas un sou vaillant, mais lorsqu’il vomit sur les statues de Bouddha après une cuite monumentale, l’ignoble souillure se transforme en or fin. Les honneurs le laissent indifférent. Il disparaît après ses exploits, lorsqu’on va le remercier. Il s’arrange pour détruire d’une épouvantable pitrerie sa réputation d’Éveillé lorsqu’on le serre de trop près. Le pouvoir le fait fuir…


Ji Gong est reconnu comme une « incarnation vivante », un « Bouddha vivant » (Huo Fo). Comme tous les êtres réalisés, il est capable de choisir le temps et le lieu de sa nouvelle incarnation.


Cependant, sa vie en tant que Ji Gong est cruciale pour son évolution ; l’Ahrat aux Pieds Pourprés, parvenu au faîte de sa quiétude, cherche à s’incarner dans le monde humain pour s’amuser, mais grâce au maître Sanctuaire de Myopie, Ji Gong connaît l’Éveil « au-delà même du Grand Véhicule ». D’Ahrat, c’est-à-dire d’être délivré pour lui-même, il est devenu un véritable Bouddha vivant, dont la seule motivation est la compassion la plus pure.


Pour les chinois, Ji Gong est la figure du Zhen Ren, c’est-à-dire l’homme véritable, l’homme réalisé, l’homme vrai, conforme à sa nature, l’homme divin.

Chuang Zi, l’Homme Véritable


« Au-delà de la Vie et de la Mort, Au-delà de la Vacuité et de la Plénitude, voilà ce qu’on nomme le Zhen Ren »

Huai Nan Zi


Le Zhen Ren est aux yeux du peuple chinois la figure même de la liberté. Si l’on écrivait une « Phénoménologie de l’esprit chinois », le Zhen Ren en occuperait sans doute l’ultime étape. On le voit dans le Zhou Yi (Yi Jing) : le plus élevé des hexagrammes qui représente l’homme détaché des conventions terrestres, sa place est supérieur à celle du souverain. Comme chez Chuang Zi, l’ermite est supérieur au prince et, plus généralement, les rois ont tout à apprendre des sages cachés. Cette liberté dont il est question ne se réduit pas à ses composantes sociales, économiques, politiques ou religieuses. Elle est plutôt l’abolition des limites inhérentes à la condition humaine. Elle est le produit d’une réalisation intérieure, d’une libération. Ainsi, pour un esprit chinois, la liberté n’est pas un droit garanti par tous dont chacun dispose à la naissance ; c’est la récompense de certains individus au terme d’un dur chemin fait d’ascèse et de travail intérieur. Et si ce chemin se parcourt plus facilement pour certains que pour d’autres, c’est une question de dispositions antérieures.


Le Zhen Ren choisit l’anonymat, ou du moins entretient le doute sur sa véritable nature. S’il dissimule sa réalisation intérieure, c’est qu’il ne désire pas perturber l’ordre humain et, par ricocher, l’ordre cosmique. Un prophète qui fait étalage de ses pouvoirs, même pour la bonne cause, devient aussitôt le prisonnier d’une foule de disciples. Le Zhen Ren est le contraire d’un prêcheur. S’il vient au secours des gens, son aide est personnalisée. Pour cela, l’anonymat est de rigueur ; le Zhen Ren seul doit pouvoir se dévoiler à qui bon lui semble. Paradoxalement, plutôt que par des paroles, le Zhen Ren se dévoile par des actions hors du commun, qui excitent l’imagination.


Le Zhen Ren est par définition plein de compassion. La compassion est une des vertus théologiques du bouddhisme et du taoisme. La réalisation intérieure du Zhen Ren n' a de sens que si celui-ci vint au secours des êtres vivants, des êtres qui souffrent. En un mot, la réalisation intérieure produit, comme l’un de ses fruits, la grande compassion, car vivre pour soi n’a aucun sens si le moi est intimement saisi comme illusion et limitation. Plus encore : aux yeux des patriarches Chan et des taoistes, la réalisation elle-même est de la compassion la forme suprême. L’action la plus charitable du Zhen Ren envers les êtres vivants est l’illumination elle-même, qui incite autrui à prendre le même chemin. Aussi faut-il voir dans les actes de charité personnalisés leur dimension universelle, le rappel incessant du principe d’illumination qui sommeille en chaque être. Puisque le Zhen Ren conçoit son propre moi comme illusoire et limitatif, comment pourrait-il commettre l’acte barbare consistant à durcir l’illusion du moi chez l’être secouru ? Il agit toujours de façon à éclairer par son action le bénéficiaire de sa compassion.


Ci, la Compassion


La plus haute forme de compassion envers les êtres vivants est l’illumination elle-même, qui incite autrui à prendre le même chemin.


Le Zhen Ren cristallise en fait le rêve du peuple chinois. Délivré de la famille, il choisit son destin. Délivré de l’Etat, il s’affranchit de l’épée que fait peser sur la nuque de ses sujets une bureaucratie omnipotente. Délivré de l’attachement au sol, il voyage librement. Délivré de l‘identité, du « nom », de la gloriole, il peut jouir en paix de sa propre réalisation. Délivré du système d’aide et de réciprocité, délivré de l’intérêt, de l’argent, le zhen ren entre dans le système de la gratuité ; il a les moyens d’être compatissant sans rien espérer en retour. On constatera que cette figure de la liberté est fort différente de tout ce que nous connaissons en Occident. La seule figure qui s’en rapproche est celle de l’Adepte, c’est-à-dire de l’alchimiste après réalisation de la pierre philosophale. Eyrenée Philathète, « Anglois de naissance et citoyen de l’univers, en communion intime avec les autres Adeptes, se servant de son or pour soulager les misères du monde » pourraient tout à fait figurer à côté de Ji Gong ou des Huit Immortels.


Ji Gong est traité de fou par ses contemporains, mais cette folie n’est qu’apparente et relative. C’est le monde des souffrances, notre monde, qui est fou. La folie de Ji Gong n’est folie qu’aux yeux ordinaires, elle participe d’une autre logique, celle de l’absolu. Ji Gong est illuminé ; son esprit est pur et sans caractéristiques. Aussi, tous les phénomènes qui pourraient grandir son égo, propriétés, vêtements somptueux, pouvoir, argent, femmes sont considérés comme autant de liens qui l’enchaineraient au samsara, comme autant de voiles recouvrant l’esprit adamantin.


La Folle Sagesse de Chogyam Trunpa

Le principe de la « folle sagesse » est de renverser nos idées préconçues, de nous montrer comment, au-delà des conventions et des habitudes, on peut découvrir une manière neuve et vive d’exister et de rendre toute leur profondeur à la vie spirituelle et à la vie quotidienne qui doivent s’unir sous un même soleil. La folie n’est pas ici la fantasmagorie qui nous coupe du monde par le délire autiste mais le pas qui se risque, dénudé, dans le rapport à tout et à tous. La folle sagesse doit être comprise dans le sens de la dénonciation du matérialisme spirituel qui est l’obstacle majeur à toute vie spirituelle. Elle nous ouvre à la vérité de ce que nous sommes et invite ainsi aux retrouvailles avec cette sagesse authentique qui nous remue comme l’esprit d’enfance. Comment rendre à la spiritualité son incandescence et son souffle ? Comment se montrer fidèle à cette voie du vif et du clair spontané ?


Ji Gong est reconnu comme une « incarnation vivante », un « Bouddha vivant » (Huo Fo). Ji Gong est l'incarnation d'un Ahrat comme le Dalai Lama est l'incarnation du Bodhisattva de la Compassion. Comme tous les êtres réalisés, il est capable de choisir le temps et le lieu de sa nouvelle incarnation. Cependant, sa vie en tant que Ji Gong est cruciale pour son évolution; l'Ahrat aux Pieds Pourprés, parvenu au faîte de sa quiétude, cherche à s'incarner dans le monde humain pour s'amuser, mais grâce au maître Sanctuaire de Myopie, Ji Gong connaît l'Eveil « au-delà même du Grand Véhicule ». D'Ahrat, c'est à dire d'être délivré pour lui-même, il es devenu un véritable Bouddha vivant, dont la seule motivation est la compassion la plus pure.


« Point n'est besoin de transmettre la lampe car l'esprit clarifié est la nature profonde »


« Méditer signifie simplement maintenir la présence, que ce soit dans l'état de calme ou dans le mouvement » - Patrul Rinpoché


Ji Gong est anticlérical. Il traite ses coreligionnaires d'ânes chauves et ne manque pas une occasion de les ridiculiser. Car l'Eveil ne supporte pas la paresse cachée sous le froc, paresse qui prend le masque du conformisme et de la méticulosité dans l'accomplissement des devoirs religieux. Ji Gong n'a pas de méthode particulière à transmettre : « Point n'est besoin de transmettre la lampe car l'esprit clarifié est la nature profonde » signifie-t-il à un magistrat avide de « recettes ». A son unique disciple, le moine fou refuse de transmettre la méthode de l'ivrogne, car elle n'est pas vraiment une méthode. En bref, Ji Gong est un patriarche du bouddhisme Chan. Il use de toutes ficelles du Chan : poèmes d'illuminations, gestes et énigmes de sapience, etc. C'est pourquoi les bouddhistes chinois lui rendent un culte et le considèrent comme un maître Chan.


Ji Gong se montre humain, sage, compatissant; il met au service des souffrants ses pouvoirs nés de

l'Eveil et sa compassion s'adresse à tous, sans distinction même d'espèce. Sauver un mourant ou escargot menacé par des goinfres, guérir une jeune phtisique et ressusciter un pigeon, bouter le feu au bucher funéraire d'un vénérable bonze ou incinérer le cadavre d'un crapaud, tout participe de la même miséricorde.


Roman d'éveil, texte de sagesse, source de méditation, la biographie du moine fou doit être lue avec respect et dévotion. Et la meilleure dévotion, c'est le rire, la joie et l'esprit caustique...


Le rire du Bouddha


L'ivresse d'éveil

Faits et gestes de Ji Gong le moine fou

présentation et traduction du chinois par Yves Robert

Les Deux Océans, 1989.

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